Contexte
A l’origine, ce blog n’est absolument pas destiné à poster des critiques, encore moins sur des livres que je trouve très mauvais, mais here’s the thing : l’association pour laquelle je travaille a refusé cet article. Pas assez neutre, politiquement incorrect, et on risquait de se mettre la maison d’édition à dos. Je ne reproche rien à mes supérieur-es ; c’est une petite boîte qui compte beaucoup (voire exclusivement) sur les services presse pour prospérer, en particulier ceux de cette maison d’édition qui nous envoie beaucoup de livres. J’ai clairement dépassé le cadre de mon travail en rédigeant cette chronique et j’étais à peu près certain qu’elle ne serait jamais validée de toute façon. Disapointed but not surprised, donc.
Assez-t-il tout étant, j’écris ici sous pseudonyme, j’ai très exactement zéro lecteurs par mois et surtout je ne représente aucun organisme ni aucune institution. Surtout, je refuse de m’être fait ch*er à lire et commenter ce bouquin en entier pour rien. Voici donc l’article en question, adapté au cadre du blog et en prenant bien moins de pincettes (croyez-le ou non, mais j’avais quand même essayé de me limiter. Sauf que je suis Sagittaire, du coup ça n’a pas marché.)
Enfin, je ne suis pas spécialement pointilleux sur les trigger warnings, mais vu le contenu je pense qu’une petite liste s’impose : père violent, homophobie, viol et tentative de viol, racisme, N-word, guerre, blessures gores, pédophilie, mort violente. (Avouez, ça donne envie.)
Bref, bonne lecture.

Résumé de l’éditeur
“1892. La France envoie des troupes dans [le royaume indépendant du Danxomé, le Bénin actuel]. Le médecin du corps expéditionnaire a embarqué son propre fils, Alex, dans l’idée de « faire de lui un homme ». L’armée du roi Béhanzin, (roi du Danxomè, nda) est connue et redoutée pour ses fameuses guerrières au courage sans égal, appelées « les amazones du roi » par les Européens. Au cours d’un affrontement, Alex, pris de panique, s’enfuit. Sa course se termine au fond d’un trou de plusieurs mètres de profondeur, où est aussi tombée une jeune guerrière ennemie. Blessée, Agosì laisse Alex soigner sa jambe, avant de l’aider à sortir de leur prison puis de disparaître dans la forêt tandis qu’Alex retrouve le camp.”
Construction du roman
Danxomé, sorti cet automne aux éditions Talents Hauts, c’est donc l’histoire d’une rencontre entre deux personnages de camps opposés : on a d’une part Alex, militaire français de 16 ans avec un père dans l’armée qui lui tape dessus pour un oui ou un non ; d’autre part on a Agosi, âgée de 14 ans, enrôlée de force chez les “amazones du roi” (agoojie) après l’assassinat de son père (pour une raison qui m’échappe un peu, j’avoue avoir eu la flemme de relire.)
Personnellement, j’aime bien les romans choraux et les romans historiques (surtout qu’il s’agit d’une période que je ne connais pas du tout), donc ça partait bien. Yann Fastier fait le choix d’un roman à deux voix, avec l’alternance des chapitres du point de vue d’Alex, écrits à la première personne, et les chapitres du point de vue d’Agosi, à la seconde personne.
Sauf que, comme le souligne très justement Mathieu Millecamps dans cet article, ce choix narratif “évite sans aucun doute l’écueil d’une éventuelle accusation d’appropriation culturelle, [mais] renforce dans l’esprit du lecteur le fossé entre un « eux » et un « nous »” Du reste, on comprend très vite que le personnage principal est Alex ; Agosi est peu développée et semble surtout être là pour mettre en relief ce qui a déjà été dit dans les chapitres précédents. Je pense que des personnes plus concernées que moi auraient quelque chose à en dire.
En fait, ce choix du “je”et du “tu” alternés, qui se défend d’un point de vue narratif, est pour moi le résumé parfait du problème majeur de ce roman : il pue la malhônneteté intellectuelle. Je vous propose donc, à la manière d’un jeu vidéo, de faire des petits checkpoints. Sortez votre table de bingo, ça va déménager :
✅ “C’est pas de l’appropriation culturelle, j’utilise “tu” pour mon héroïne africaine”.
Représentation du racisme et de la colonisation
Moving on : même sans être concerné par ces questions, je suis fatigué de lire encore et toujours les mêmes topoï littéraires lorsqu’il s’agit de romans sur les questions raciales et coloniales : ici, le personnage blanc qui se distingue des autres colons par sa sensibilité et sa compassion envers les peuples colonisés. Alex est “différent”, car il est le seul à se demander “de quel côté sont [vraiment] les sauvages” (sic).
✅ “C’est pas un livre raciste si mon personnage considère les Noirs comme des humains”
✅ Pocahontas de Disney vibes + white saviorism (combo !)
Fatigué également de l’usage répété de termes négrophobes par les personnages de colons. Oui, oui, ce mot-là. Toutes les dix pages, sans aucun contexte particulier. Les personnages peuvent être à la corvée de patates et ça va quand même apparaître dans un dialogue. Cela n’apporte rien à la narration si ce n’est insister lourdement sur le fait que tous les colons sont méchants et racistes, mais qu’Alex, lui, n’est pas comme les autres blancs bourgeois (c’est formulé à peu près tel quel dans le livre, si si.)
✅ “Je peux écrire le N-word, c’est du réalisme historique”
✅ “Je peux écrire le N-word, c’est mes méchants personnages de blancs qui le disent.”
✅ “Mon personnage principal est blanc, de la classe aisée du XIXème, peu dégourdi intellectuellement, fils de militaire violent, mais c’est le seul de la légion à ne pas être raciste.” aka, “je suis pour le réalisme historique, mais seulement quand ça m’arrange.”
Personnages homosexuels
Ensuite, je suis épuisé par cette omniprésence du langage grivois et homophobe utilisé jusqu’à l’écœurement sous prétexte du réalisme historique. Le personnage d’Alex est une vague copie de Julien Sorel, c’est-à-dire qu’il est sensible, féminin et inapte à la vie militaire. Dans le roman, il se passionne pour Rimbaud car un de ses potes de légion lui offre un exemplaire de son bouquin. (Oui Rimbaud, vous savez, ce grand auteur anti-esclavagiste.) Bref, les insultes homophobes et messages à double-sens pleuvent à chaque, putain, de chapitre.
✅ “C’est pas homophobe, c’est mes personnages qui le disent et puis c’est l’époque.”
✅ “Mon personnage gay lit de la poésie de gay parce qu’il est sensible”
✅ Point “[Artiste mondialement célèbre] ? Hum, je ne le connais pas du tout, je pense qu’il ne deviendra jamais célèbre”, clin d’oeil culturel pour être complice avec le lecteur tu connais.

Ensuite : outre les insultes homophobes, que l’on peut à la rigueur tolérer en vertu de la période historique abordée (ça me fait mal de l’admettre, mais y a tellement rien à sauver dans ce bouquin que je lui laisse au moins ça), le traitement narratif des personnages aux tendances homosexuelles pose problème. Je dis “tendances homosexuelles” car aucun personnage n’est étiqueté d’une manière ou d’une autre, ce qui, pour le coup, est très logique et plutôt bien vu.
Rassurez-vous, ce bon point est aussitôt contrebalancé par le traitement de ces personnages ! (sarcasme)
La première, Wensî, est la meilleure amie de Agosi. Il y a une scène, le soir, dans laquelle Wensi propose à Agosi qu’elles couchent ensemble car “elle ne veut pas mourir sans avoir fait l’amour” (sic. J’y reviendrai.) Le lendemain, je dis bien le lendemain, elle se fait buter. Devant Agosi, évidemment, sinon c’est pas drôle.
Le second, Karel, le mec qui a offert le livre de Rimbaud à Alex (suivez un peu) meurt au combat ; et pas juste au combat, en hors-champ. Il y a une scène où Alex revient au camp et son pote lui dit “Et tu sais Karel ? il s’est fait descendre ce con ! (sic)” avant d’ajouter un peu plus tard “en plus il était amoureux de toi.”
No comments.
Enfin, le capitaine Marton, homophobe et beauf depuis 400 pages, tente de violer Alex pendant que ce dernier se lave (parce que “entre mecs dans la légion on se rend service” (sic)) et il se prend une balle dans la tête avant d’y parvenir (kids cheering).*
L’empathie du lecteur est donc centrée sur le mec blanc et de fait, on efface totalement, hum je ne sais pas moi, les femmes africaines qui se faisaient violer par les colons blancs ? Ce qui est littéralement un crime de guerre et qui est pourtant mentionné une (1) seule fois dans tout le roman** ? Au hasard ?
*J’ai pas le temps d’expliquer le pourquoi du comment, mais en gros c’est Agosi qui était dans les parages, arrive à tirer sur Marton de loin et qui s’enfuit sans qu’Alex ait le temps de la voir. Ce qui résume assez bien son rôle dans l’ensemble du roman, quand on y pense.
** D’ailleurs quand c’est mentionné, c’est parce qu’Alex fait une crise de nerfs lorsqu’il rélise qu’une femme a été brutalisée par un soldat, il se met à pleurer et à hurler. Empathie seulement pour les hommes blancs, les autres rien.)
Ce qui nous donne donc (attendez, je sors ma calculette)
✅ “Tous les personnages queers secondaires meurent”
✅ Personnage d’homophobe baraque se révèle être un gay refoulé + un violeur
✅ Homme adulte gay = pédophile en puissance
Représentation de la sexualité
ENSUITE, je profite de cette transition fluide pour mentionner rapidement le fait qu’Agosi est ramenée à pratiquement chaque chapitre à au moins un des éléments suivants : ses seins, sa virginité, la masturbation et le fait qu’elle pourrait coucher avec Wensi (rappel : elle a quatorze ans.)
Y a t-il une intrigue autour de ces questions ? Un dénouement, une résolution de la tension ? Un propos pertinent sur la sexualité des filles adolescentes et sur le potentiel lesbianisme dans la communauté guerrière dahoméenne ? Non, non. C’est juste là.
Mention spéciale à la clef de voûte de l’intrigue, à savoir la rencontre entre Alex et Agosi. Ils sont tous deux loin de leur camps respectifs, coincés dans un trou, et Agosi est blessée à la jambe. Comme Alex est infirmier, il arrive à gagner sa confiance et la soigne et oh seigneur, il aperçoit ses seins sous sa tunique et détourne le regard.
… C’est censé être une scène hyper symbolique de tolérance et de solidarité dans un contexte de guerre coloniale et l’auteur parle de boobs COMMENT CE TRUC A PU PASSER EN COMITE DE LECTURE BORDEL DE M-

Suite et fin
On va faire une speed-run jusqu’à la fin du roman, si vous le voulez bien.
Après maintes et maintes descriptions de massacres, d’humiliations, de crimes de guerre etc., Alex se rebelle enfin contre son père violent (il bloque une gifle), retourne dans son pays sain et sauf et “rapporte mieux que la gloire de l’Empire et les denrées coloniales” (sic) : sa confiance en lui et sa maturité. Enfin devenu adulte, il revient paisiblement à la vie civile.
Je répète, on a un personnage super nul comme militaire, qui a déserté sa propre armée et aidée une guerrière ennemie, qui est le fils d’un commandant que personne ne peut saquer, très clairement gay au sein d’une légion homophobe au possible, il a été retrouvé seul à côté du corps sans vie de son supérieur, mais il rentre au pays avec une promotion, des richesses et tous les honneurs possibles.
De son côté, Agosi foire une tentative de régicide, est chassée des siens et devient une “Xlohun”, une intouchée. On ne sait pas ce qu’elle devient par la suite.
✅ “Réalisme historique seulement quand ça m’arrange” bis
✅ Souffrances des minorités = expérience de vie pour les dominants
✅ “Développer le personage principal noir du roman ? Pour quoi faire ?”
S’il s’agissait de décrire avec précision les horreurs des guerres coloniales dans un roman destiné aux adolescents (voire jeunes adultes), le pari est plus que réussi ; pour ce qui est de “donner voix au chapitre aux héros de l’ombre”, ce qui est la ligne éditoriale de la collection, on pouvait s’abstenir.
Conclusion
Je ne vais pas compter les cases du Bingo parce que le bullshitomètre de Licarion a explosé depuis bien longtemps. Mais je me permets de revenir sur cette idée de malhônneteté intellectuelle mentionnée en introduction. L’argumentaire de vente de ce roman est que tout a été relu et corrigé par un sensitive reader, un artiste Béninois spécialiste de la culture et de l’histoire de ce pays (dont je ne cite pas le nom car on est pas là pour taper sur les cautions des auteurs).
Sans développer pourquoi, je suis contre les sensitvity readers qui sont, selon moi, une fausse solution, un progressisme de façade. Preuve par l’exemple. On peut mettre des trigger warnings, avoir recours à un sensitivity reader, se documenter et reprendre tous les éléments de langage “militants” (“appropriation culturelle” par exemple) et quand même sortir un roman à côté de la plaque.
Pire qu’à côté de la plaque, l’auteur sait parfaitement ce qu’il a écrit et a préparé tout un argumentaire à base de “réalisme historique” et d’“universalisme” pour contrer toute critique et remise en question de son roman. Or, anticiper les critiques, c’est déjà se placer en position de victime de la “censure”, d’où la malhônneteté.
Si vous voulez écrire des histoires racistes pour la jeunesse, libres à vous, vous ne serez pas les premiers et beaucoup d’éditeurs seront preneurs. Mais se cacher derrière des buzzwords et des arguments aussi foireux que “non mais c’est à cause du contexte”, en 2020, c’est vraiment se foutre de la gueule du monde, imo.
Bref, j’avais besoin de sortir ça de mon système. Epargnez-vous la lecture de ce roman dont vous ne retirerez pas grand-chose, et j’espère ne pas vous retrouver pour d’autres critiques comme celle-ci.
Juste Phi
Remerciements aux personnes suivantes pour leurs recommandations de livres :
La Booktillaise : @labooktillaise
Mxlle Joelle : @Feys_FancyDoc
Références en ligne :
La critique de Mathieu Millecamps dans le média Jeune afrique https://www.jeuneafrique.com/1099351/culture/benin-danxome-ou-la-rencontre-brutale-dun-colon-et-dune-amazone, 6 janvier 2021.
Lafleur, Maude. « « Bury your gays »: la fanfiction comme espace de résurrection et de création de personnages lesbiens et queers ». Université du Québec, 2 juin 2017
E comme Escalavage : un devoir de mémoire, Festival America, avec Ch. Taubira, Yaa Gyasi, D. Lafeyrière et C. Whitehead, 22 septembre 2018
Romans que j’ai lus :
- No Home, Yaa Gyasi, Calmann-Levy, 2017 (dès 15 ans)
- Petit Pays, Gaël Faye, Grasset, 2016 (dès 15 ans)
- Qui a peur de la mort ? Nnedi Okorafor, Panini, 2013 (dès 15 ans)
- Kétala, Fatou Diome, Flammarion, 2006 (dès 15 ans)
Romans que je n’ai pas lus mais conseillés par Twitter / Internet :
- Je suis une esclave : journal de Cléotée, Patricia C. McKissack, Gallimard, 2005
- Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, Gallimard, 2014 (dès 15 ans)
- Les abysses, Solomon Rivers, Aux Forges Vulcain, 2020 (adulte)