Déconfinement [Nouvelle]

Nous sommes arrivés par le train de 17h03, soit quatre minutes de plus que l’heure indiquée sur nos billets. Les autres passagers, pour une raison inexplicable, ne s’en soucient absolument pas. Nous deux, nous trépignons. A peine le wagon est-il immobilisé sur la voie que nous soulevons le loquet pour nous précipiter dehors.

— Poussez-vous !

Nous fendons la foule assemblée dans la Gare Saint-Charles, chargés de sacs. Elle tient son chapeau sur sa tête, par peur de le voir s’envoler dans notre course folle. Une fois arrivés aux arrêts de bus, elle demande à une femme où prendre le 83. La malheureuse, sans doute effrayée par nos yeux fous, répond en le montrant du doigt qu’il vient juste de partir. 

— On prendra le suivant, ai-je capitulé.

— Ah non, hurle la douceur de mes jours, pas question !

Elle se remet à courir, main sur la tête et sacs divers bringuebalant, son corps comprimé par leurs lanières et autres bretelles qui formaient une toile d’araignée autour d’elle. Je la suis sans me poser des questions. Lorsque le bus 83 freine devant la barrière de péage à la sortie de Saint-Charles, ma douce fiancée tambourine frénétiquement contre la portière avant.

— S’il vous plaît !

La conductrice nous regarde d’un air furieux mais, devant notre insistance et notre détermination à fracasser la vitre de secours si nécessaire, elle décide d’ouvrir la porte par elle-même. Je jette deux pièces de deux euros sur le comptoir en guise de titre de transport valide.

— On y est presque, dis-je en cherchant mon souffle.

— Je vais jamais tenir ! Hurle ma joie de vivre.

— C’est la dernière ligne droite, accroche-toi !

A ce stade de notre échange, tous les passagers du bus nous regardent de travers. Un vieux monsieur ronchonne dans son masque que tout de même, les jeunes aujourd’hui… Je ne l’écoute pas, trop concentré sur l’arrivée.

Enfin, les portes du bus s’ouvrent devant nous. Je me jette en avant, elle tente de me doubler, on trébuche ensemble et on se retrouve pêle-mêle en plein mlieu du trottoir devant les passants ébahis. Le contenu de la glacière se déverse à moitié sur le bitume ; j’esquisse le geste de rattraper la thermos glacée, mais elle me tire par le bras.

— Laisse tomber ! Cours !

Nous courons.

Soudain, je sens le sol sous mes pieds devenir mouvant, léger, granuleux. Le bitume citadin s’efface derrière nous, ne laissant que du sable fin et une odeur de crêpe.

Alors, enfin arrivée au bord de l’océan, elle laisse tomber sacs et chapeau, tombe à genoux dans le sable et s’abandonne un sanglot de joie.

— J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais, dit-elle. 

Paris, octobre 2020

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